Le rôle des enseignants

Jean – Marie Cognet a signé hier sur EdTechActu une tribune intitulé Le rôle des enseignants. Il met en évidence l’adaptation des pratiques pédagogiques traditionnelles au contexte d’enseignement à distance imposé par la crise sanitaire.

Dans le E-présentiel d’aujourd’hui, l’enseignant transmet ses savoirs dans une succession interminable de classes virtuelles. Derrière leurs écrans (noires), les étudiants fatiguent et désespèrent…

Paradoxalement, on donne un cours magistral dans un Établissement d’Enseignement Supérieur de la même manière depuis des siècles. Un enseignant transmet son savoir, ses connaissances de manière unilatérale à une audience d’étudiants plus ou moins réceptive.

Jean -Marie Cognet

Je suis d’accord avec ses idées, la nécessité que le rôle de l’enseignant doit évoluer, pour intégrer à son rôle de « transmetteur » de savoir, d’autres rôles tel qu’animateur, facilitateur, tuteur, accompagnateur…

Des pédagogues reconnus comme Socrate, Rousseau, Freinet, Montessori, Dewey ont souligné ces postures, bien avant nous. Il suffit relire leurs écrits et s’en inspirer.

L’enfant n’est pas un vase que l’on remplit mais une source que l’on laisse jaillir

Maria Montessori

J’aimerais apporter quelques éléments complémentaires à cette position, juste mais difficile (presque irréaliste) dans le contexte universitaire actuel.

Ce n’est pas seulement le rôle de l’enseignant qui doit changer, mais tout un système et surtout la valorisation de l’enseignement dans les missions des enseignants et des enseignants-chercheurs.

François Dupuy avait écrit : On ne change pas l’entreprise par décret. Eh bien, son corollaire est qu’on ne change pas l’identité professionnelle des enseignants avec une crise sanitaire.

Pour soutenir ce postulat, j’ai malheureusement plusieurs arguments.

La première condition nécessaire pour un changement permanent des pratiques pédagogiques est la formation des enseignants. Ensuite, le changement des pratiques doit être reconnu et valorisé à sa juste valeur dans l’emploi de temps des enseignants.

Au cœur même du débat actuel, la seule préoccupation est la question du temps dédié à l’enseignement. On réinterroge le système de récompense et la question clé est la suivante : quelles activités du professorat sont les plus prisées ?

Après tout, il est vain de parler d’amélioration de la qualité de l’enseignement si, à la fin du compte, les professeurs ne sont pas reconnus pour le temps qu’ils passent avec les étudiants.

Ernest L. Boyer (1990)

Depuis quelques années, les universités ont ouvert des services d’accompagnement / de soutien à la pédagogie.

Le décret n° 2017-854 du 9 mai 2017 qui introduit une obligation de formation pour les nouveaux maîtres de conférences est un petit pas dans cette direction.

Mais, trop insignifiant car la majorité des enseignants n’ont aucune formation et leur seul modèle d’enseignement est la façon dont on leur a enseigné à leur époque.

On parle ici des enseignants ayant des capacités cognitives supérieures qui se confrontent aujourd’hui avec un public bien différent : très hétérogène de point de vue des caractéristiques sociodémographiques, d’origine socio-culturelle diverse, sans un projet professionnel bien défini et une motivation inconstante.  

En dehors des nouveaux maîtres de conférences stagiaires (qui bénéficient d’une formation à la pédagogie de 32h lors de leur première année et encore 32h de formation continue pour les 5 ans qui suivent leur titularisation) le reste des enseignants doivent se former dans leur temps de service.

Leur service se compose des missions d’enseignement, des missions administratives et des missions de recherche. Je vous laisse deviner quelle est la mission la plus valorisée dans la carrière universitaire.

Oui, vous avez compris : c’est la recherche.

La compétition mondiale entre les écoles et les universités est de plus en plus rude et les classements internationaux font la musique qui mène la danse.

La recherche et la publication sont devenues les principaux moyens par lesquels la plupart des professeurs parviennent à leur statut, et pourtant de nombreux universitaires sont, en fait, attirés par la profession précisément à cause de leur amour pour l’enseignement ou pour le service —– même pour rendre le monde meilleur.

Pourtant, ces obligations professionnelles n’obtiennent pas la reconnaissance qu’ils méritent, et ce que nous avons, sur de nombreux campus, est un climat qui restreint la créativité plutôt que de la soutenir.

Ernest L. Boyer (1990)

Changer ses pratiques pédagogiques nécessite du temps, des moyens, du soutien. Les enseignants qui dédient du temps pour leurs enseignements sont vus par leurs paires comme des mauvais chercheurs. Ceux qui le font quand même, malgré les contraintes, savent qu’ils prennent le risque de perdre la compétition sur la recherche.

Je ne m’attarde pas sur les moyens. C’est un sujet qui nécessite à lui-même un article (ou plusieurs).

Sur le soutien, là aussi, je pense qu’il y a des tonnes des pages à écrire…

Les services de pédagogies existent et ils font avancer les pratiques pédagogiques au petit rythme.

La plupart des universités manquent d’une vision à long terme pour transformer les pratiques pédagogiques. Les ingénieurs et les conseillers pédagogiques sont embauchés sur les contrats précaires, sur des projets ponctuels. Le turn-over est impressionnant.

Il n’y a pas de meilleur argument pour les 20% d’enseignants, qui sont contre le changement des pratiques et les 60% qui ne savent pas se situer, que l’innovation pédagogique n’est qu’un détail, une mode passagère comme la crise.

Pour l’instant, la seule stratégie est s’adapter, faire ce qu’ils peuvent avec les moyens du bord. C’est-à-dire, faire du ZOOM pour plusieurs heures par jour. Cette réalité ne plaît pas aux enseignants non plus. Je vous assure.

Mais pour changer de rôle, il faut changer beaucoup plus que des outils (numériques ou pas). Il faut changer de stratégie, de cadre, il faut réfléchir à la reconnaissance des efforts faits pour transformer l’enseignement, à l’évaluation de la qualité de l’enseignement, au soutien qui leur est apporté… Bref, il faut viser l’identité professionnelle de enseignant, ses différentes postures professionnelles.

C’est n’est pas pour aujourd’hui (même si on y travaille) et ce n’est pas pour demain non plus. Je dirais qu’il s’agit d’un projet pour plusieurs années… si les planètes s’alignent.  

Bibliographie :

Boyer L. E. (1990) Scholarship Reconsidered. Priorities of the professoriate. The Carnegie Foundation for the Advancement of Teaching.

Dupuy, F. (2020) On ne change pas les entreprises par décret. Lost in management 3. Ed. Seuil, Paris.

Décret n° 2017 – 854 du 9 mai 2017 modifiant le décret n° 84-431 du 6 juin 1984 modifié fixant les dispositions statutaires communes applicables aux enseignants-chercheurs et portant statut particulier du corps des professeurs des universités et du corps des maîtres de conférences.

Je vous recommande aussi :

Raucent, B., Verzat C., Villeneuve L. (2010) Accompagner des étudiants. Quels rôles pour l’enseignant ? Quels dispositifs ? Quelles mises en œuvre ? Editions de Boeck Université, Bruxelles.

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