Peut-on garantir la qualité d’un examen avec des surveillants recrutés en urgence ?

Celles et ceux qui me connaissent savent que je m’intéresse, depuis longtemps, aux questions d’évaluation, et plus particulièrement à l’évaluation en ligne et à distance, ainsi qu’aux risques associés à ces dispositifs : fraude, triche et manquements à l’intégrité académique.

Ces dernières années, j’ai approfondi l’analyse des facteurs qui favorisent ces pratiques, qu’ils soient contextuels, institutionnels ou individuels. Cette exploration m’a conduite à interroger à la fois l’organisation des examens, les conditions de passation et les représentations des étudiant·es, afin de mieux comprendre ce qui se joue derrière les comportements de triche.

Aujourd’hui, avec l’essor des technologies de l’information et de la communication, la préoccupation des enseignant·es quant au respect des règles d’intégrité académique n’a jamais été aussi forte.

Alors que ces enjeux sont documentés depuis près de vingt ans, une école de commerce privée publie aujourd’hui, 16 juin, cette annonce:

Recrutement surveillants examens intérim 2

Cela me pousse à prendre la parole et à rappeler quelques fondamentaux trop souvent négligés.

Surveiller un examen, ce n'est pas "juste être présent"

La surveillance des examens est souvent perçue comme un maillon logistique : vérifier des cartes, distribuer des sujets, ramasser des copies. En réalité, c’est un acte pédagogique, réglementaire et éthique qui conditionne la crédibilité du diplôme.

Le rapport IGAENR de 2007 “L’évaluation des étudiants à l’université : point aveugle ou point d’appui?” dresse pourtant un constat sévère sur la réalité de cette surveillance. Insuffisante en nombre, parfois défaillante en qualité ou en légitimité, elle laisse se développer des pratiques que les étudiants eux-mêmes décrivent sans détour : copiage sur le voisin, antisèches dissimulées, notes glissées dans les ouvrages autorisés, formules enregistrées dans des calculatrices, cours cachés dans les toilettes. Pendant ce temps, certains surveillants — y compris des enseignants — se rendent invisibles derrière leur journal ou quittent temporairement la salle. La vérification des identités, le contrôle des copies, la gestion des sorties : autant de gestes conduits, selon le rapport, sans la rigueur indispensable.

« Les surveillants ferment semble-t-il souvent les yeux ou ne font rien pour faire apparaître une réalité qui prend la forme de copiage sur le voisin, avec des procédés plus ou moins sophistiqués de codes oraux en cas de QCM, d'antisèches parfois réalisées sur des papiers des différentes couleurs des brouillons ordinairement proposés, de notes manuscrites sur les ouvrages autorisés, en particulier les codes, de copiage de formules et données dans des calculettes dotées de fonctions élaborées de calcul, de consultation sans autre forme de procès de cours et de manuels parfois dissimulés dans les toilettes. »

Autrement dit : si la surveillance est défaillante, ce n’est pas seulement « l’ambiance » qui se dégrade : c’est la validité de l’évaluation qui est fragilisée.

Le rôle clé du/de la surveillant·e : donner le ton, prévenir, sécuriser

Les nombreuses recherches menées ces dernières années dans ce domaine montrent que la lutte contre la fraude repose moins sur des dispositifs spectaculaires que sur une surveillance qualifiée, cohérente et équitable. Le rapport IGAENR de 2012 sur « La fraude aux examens dans l’enseignement supérieur » souligne d’ailleurs des obstacles très concrets : il faut repérer la fraude et donc disposer de surveillant·es nombreux·ses et qualifié·es.

Une idée revient avec force dans les constats de terrain : la présence du surveillant donne le ton. Le relâchement, la désinvolture ou une méconnaissance des procédures peuvent être perçus comme des incitations à frauder tandis qu’une surveillance de qualité limite concrètement les possibilités de triche. Il ne s’agit pas d’installer un climat de suspicion permanente, mais de rendre l’environnement d’examen prévisible et juste : règles identiques pour toutes et tous, réactions proportionnées, traçabilité.

Ce que les surveillant·es doivent connaître : règles, gestes, procédures

Former les surveillant·es, c’est d’abord leur donner une culture commune des règles. Une difficulté récurrente est l’absence d’harmonisation sur ce qui est interdit, sur ce qui est sanctionnable, et sur les réponses attendues, par exemple face à la présence d’un téléphone portable sur une table. Sans un cadre clair partagé, on voit apparaître des décisions au cas par cas qui créent de l’injustice et fragilisent l’autorité des examens.

Concrètement, un point essentiel est de clarifier ce qui constitue une fraude ou une tentative de fraude. Le Service Interacadémiqe des Examens et Concours rappelle par exemple que le simple fait de conserver sur soi du matériel non autorisé peut relever de la fraude, même éteint et même si l’étudiant·e affirme ne pas l’avoir utilisé. Il liste aussi des situations typiques : communication avec l’extérieur, documents non autorisés, copie, plagiat, substitution d’identité.

Mais la formation ne doit pas se limiter à un rappel de l’interdit. Elle doit surtout expliciter quoi faire quand un incident survient, pour que la réponse soit à la fois ferme, légalement solide et équitable.

En cas de tentative de fraude : agir sans improviser

La cohérence de l’action est déterminante, parce que c’est dans ces moments que se joue la confiance dans l’institution. Les textes et documents de référence convergent sur une logique : faire cesser la fraude, préserver les preuves, et enclencher une procédure, sans nécessairement interrompre l’épreuve, sauf cas particuliers.

Le SIEC résume très clairement la conduite à tenir : si un·e surveillant·e surprend une fraude ou une tentative, il ou elle intervient pour la stopper et peut saisir le matériel (téléphone, antisèche…). L’étudiant·e peut en principe poursuivre l’épreuve après que la fraude a cessé, mais l’évacuation peut s’imposer dans des cas comme l’usurpation d’identité ou une perturbation du bon déroulement. Le document insiste aussi sur la rédaction d’un procès-verbal et sur la traçabilité (saisie, duplication, photo, capture d’écran si nécessaire). Cette traçabilité protège à la fois l’établissement — solidité du dossier — et l’étudiant·e — procédure claire, non arbitraire.

Le rapport IGAENR de 2012 met en garde contre une autre dérive : la lourdeur des procédures peut conduire à traiter les fraudes du quotidien de manière informelle, ce qui n’est pas prévu par les textes et devient source d’inégalités. D’où l’importance d’un protocole simple, connu de tous, et appliqué de façon constante.

Pourquoi "former" est aussi important que "surveiller"

Une surveillance efficace ne repose pas seulement sur le nombre de surveillant·es.

Elle repose sur des personnes :

  • informées : règles, interdits, droits et devoirs ;

  • formées: gestes, posture, rédaction du PV, saisie des pièces, communication ;

  • cohérentes : réponses identiques, proportionnées, tracées ;

  • soutenues par une organisation : consignes claires, relais hiérarchique, circuit de transmission du PV.

La cohérence protège tout le monde : elle réduit l’impression d’impunité, évite les arrangements, et garantit que l’évaluation reste ce qu’elle doit être : un dispositif crédible, équitable et défendable.

Je m’interroge sur la possibilité de garantir une évaluation de qualité lorsque la surveillance est confiée à des personnes recrutées en urgence, sans temps de formation : ni sur les règles à faire appliquer, ni sur les procédures à suivre, ni sur la conduite à tenir face à une suspicion ou une tentative de fraude.

En pratique : quelques principes simples à appliquer (issus des recommandations IGNAER)

  • Rendre les règles lisibles pour les étudiant·es : interdits, conséquences, procédure.

  • Diffuser une fiche réflexe aux surveillant·es : avant/pendant/après, qui appeler, quoi saisir, quoi écrire.

  • Standardiser le procès-verbal : un modèle unique pour tous les examens.

  • Organiser un briefing des surveillant·es par l’enseignant·e responsable avant chaque épreuve.

  • Produire un guide des surveillant·es : consignes générales, obligation de surveillance active.

  • Mettre en place une double surveillance systématique.

  • Faire signer une attestation d’absence de lien de parenté avec les candidat·es.
  • Ramasser les brouillons vierges en fin d’épreuve.

La surveillance n’est pas une formalité. C’est l’acte fondateur de la crédibilité d’un examen. Et recruter en urgence, sans formation, c’est fragiliser cette crédibilité à la base.

Références bibliographiques: 

Gauthier, R.-F., Caffin-Ravier, M., Descamps, B., Mosnier, M., & Peretti, H. (2007). L’évaluation des étudiants à l’Université : Point aveugle ou point d’appui ? (N° 2007-072). Inspection générale de l’administration de l’Education Nationale et de la Recherche.

Mazodier, M., Foucault, M., Blemont, P., & Kesler, S. (2012). La fraude aux examens dans l’enseignement supérieur (Nos 2012‑027). Inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche.

McCabe, D., Trevino, L., & Butterfield, K. (2001). Cheating in Academic Institutions : A Decade of Research. Ethics & Behavior – ETHICS BEHAV, 11. https://doi.org/10.1207/S15327019EB1103_2

Partagez cet article

Commentez

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

envie
de lire plus ?

Le blog

Formation « Initiation à la pédagogie universitaire »

Clap de fin de la formation « Initiation à la pédagogie universitaire » réalisée pour le pôle LUDI de La Rochelle Université.
J’ai l’impression que cette formation est comme le vin : elle s’améliore avec le temps.

Classe virtuelle ouverte sur ordinateur

Le métier d’enseignant universitaire à l’ère de la comodalité

Je vous ai promis dans un article antérieur, une description détaillée de l’atelier « Le métier d’enseignant universitaire à l’ère de la comodalité » organisé et animé lors de la JPU avec Mme Anne Aubert, MCF en Neurosciences, à La Rochelle Université.

© 2020 Tous les droits réservés